Vergers et variétés de pommes de la Brie champenoise

Entre Sézanne, Montmirail et Esternay, la Brie champenoise n'est pas une grande région fruitière au sens commercial. Pourtant, ses villages ont longtemps été entourés de pré-vergers, et ses jardins abritent encore des pommiers et des poiriers plantés il y a plusieurs générations. Ce patrimoine discret mérite qu'on apprenne à le regarder, et à le transmettre.
Un pays de plateaux, de bois et de vergers de village
La Brie champenoise prolonge vers l'est le plateau briard d'Île-de-France. Ses sols, développés sur des limons et des argiles à meulière, sont plus frais et plus lourds que ceux de la Champagne crayeuse voisine. Les bois y sont nombreux, les haies plus présentes, et le relief s'anime en approchant de la côte d'Île-de-France, ce long talus qui domine la plaine champenoise et porte, autour de Sézanne, un vignoble de Champagne.
Dans ce paysage, le verger avait une place précise : en ceinture des villages, entre les maisons et les champs. On y trouvait surtout des arbres de plein vent, ou haute-tige, plantés à large espacement dans une prairie pâturée ou fauchée. Ces pré-vergers fournissaient des fruits pour la table, la cuisson, le séchage et la boisson familiale, de l'herbe pour les animaux, du bois. Ils ont beaucoup reculé au cours de la seconde moitié du XXe siècle, avec l'extension des lotissements, la mécanisation et l'abandon de l'autoconsommation.
La Marne reste aujourd'hui un département dominé par les grandes cultures et la vigne. Le recensement agricole de 2020 en fait le premier département français par le nombre d'exploitations agricoles, selon l'Agreste Grand Est, mais l'arboriculture fruitière y occupe une place marginale à côté du vignoble et des céréales. Les vergers de la Brie champenoise relèvent donc surtout du patrimoine familial et paysager, avec quelques producteurs qui vendent en direct.
Quelles variétés trouve-t-on dans les vieux vergers ?
Il n'existe pas, à notre connaissance, d'inventaire publié et complet des variétés fruitières propres à la Brie champenoise. Les vieux vergers du nord-est de la France abritent en revanche un fonds de variétés bien connues des pomologues, souvent diffusées par les pépinières au XIXe et au début du XXe siècle. Parmi les pommes que l'on rencontre fréquemment dans les vergers anciens de la moitié nord du pays :
- Reinette grise du Canada
- Grosse pomme à peau rugueuse et roussâtre, acidulée, excellente cuite. Récoltée en octobre, elle se garde longtemps au fruitier.
- Belle de Boskoop
- Pomme d'origine néerlandaise, vigoureuse, acidulée, polyvalente : à croquer, à cuire, à presser.
- Calville blanc d'hiver
- Pomme ancienne à côtes très marquées, parfumée, réputée pour la cuisine. Elle demande une situation abritée.
- Reine des reinettes
- Pomme de table jaune striée de rouge, sucrée et acidulée, récoltée en septembre.
- Transparente de Croncels
- Pomme à peau claire et chair tendre, qui se marque facilement et se garde peu ; selon les sources, on la cueille de la fin de l'été au début de l'automne. Obtenue à Troyes par les frères Baltet au XIXe siècle, elle doit son nom au faubourg de Croncels : elle rappelle que la Champagne a eu ses pépiniéristes et ses pomologues.
À ces pommes s'ajoutaient des poires (Williams, Louise-Bonne, Curé, Doyenné du Comice), des prunes, des mirabelles, des quetsches, des noyers et des cerisiers. Et surtout, dans chaque village, des variétés locales sans nom officiel, issues de semis ou de greffons échangés entre voisins, que seuls les anciens savaient désigner.
La Champagne, terre de pépiniéristes
Troyes, dans l'Aube voisine, a été au XIXe siècle l'un des grands centres français de la pépinière. Le pomologue et pépiniériste Charles Baltet (1830-1908) y a publié des ouvrages de référence sur la culture fruitière, la greffe et la taille, et sa maison a diffusé de nombreuses variétés. Une partie des arbres plantés dans les vergers champenois provenait de ces pépinières régionales, ce qui explique la parenté entre les vergers de l'Aube, de la Marne et de la Brie.
Cet héritage intéresse aujourd'hui les associations de sauvegarde. Dans l'Aube, une association locale des Croqueurs de pommes, celle d'Aube Champagne Pays d'Othe, porte d'ailleurs le nom de Charles Baltet. Ces associations organisent des journées de reconnaissance des fruits, des ateliers de greffe et des plantations de vergers conservatoires.
Comment identifier une vieille variété
Retrouver le nom d'un pommier centenaire est un travail de patience. Les pomologues s'appuient sur un ensemble de critères, observés sur plusieurs fruits mûrs et, si possible, sur deux saisons :
- La forme et la taille du fruit : ronde, aplatie, conique, à côtes ; régulière ou non.
- La peau : couleur de fond, coloration, stries, rugosité (roux, « liège »), lenticelles.
- L'œil et le pédoncule : profondeur de la cavité, longueur et épaisseur de la queue.
- La chair : couleur, fermeté, jutosité, saveur, parfum.
- La coupe : forme des loges et du cœur, couleur des pépins.
- Le calendrier : date de floraison, date de récolte, durée de conservation.
La bonne méthode consiste à apporter cinq ou six fruits représentatifs, avec leurs queues, à une exposition pomologique ou à une journée de détermination organisée par une association. Une photographie seule ne suffit presque jamais. Il arrive que la variété ne puisse pas être nommée : c'est le cas de nombreux semis de village, qui n'en ont pas moins de valeur.
Un vieil arbre dont personne ne connaît le nom n'est pas sans intérêt. S'il est sain et que ses fruits sont bons, le plus utile est de le multiplier par greffe avant qu'il ne disparaisse : un greffon prélevé en hiver suffit à en faire un jeune arbre.
Pourquoi conserver ces variétés ?
Les variétés anciennes ne sont pas meilleures par principe. Certaines sont sensibles aux maladies, irrégulières ou peu productives. Mais beaucoup ont été sélectionnées pendant des décennies pour leur adaptation à un sol, à un climat, à un usage. Les conserver, c'est garder une diversité génétique utile pour l'avenir, notamment face au changement climatique et aux maladies.
En France, cette conservation repose sur plusieurs niveaux : des collections nationales, comme celles du centre de ressources biologiques sur les espèces fruitières de l'INRAE près d'Angers ; des collections régionales tenues par des conservatoires, des parcs naturels ou des collectivités ; et un réseau dense d'associations et de particuliers qui entretiennent des vergers de sauvegarde. Le dernier niveau, celui des jardins et des prés, est souvent le plus menacé, et le plus facile à préserver.
Replanter dans la Brie champenoise
Pour qui veut planter quelques arbres, le choix variétal doit tenir compte du terrain. Les sols lourds et frais de la Brie conviennent bien au pommier et au poirier sur porte-greffe vigoureux, à condition d'éviter les cuvettes où l'eau stagne en hiver et où les gelées de printemps sont plus fortes. Les variétés tardives, à floraison plus tardive, échappent mieux aux gelées. Associer plusieurs variétés qui fleurissent en même temps assure la pollinisation.
Pour aller plus loin, nos articles sur les usages des variétés de pommes et sur le pré-verger haute-tige détaillent ces choix.
Sources
- Agreste Grand Est (DRAAF Grand Est), « Panorama du recensement agricole 2020 : des exploitations moins nombreuses et plus grandes » : draaf.grand-est.agriculture.gouv.fr.
- INRAE, centre de ressources biologiques « Ressources génétiques des espèces fruitières », Angers-Beaucouzé.
- Charles Baltet, Les bonnes poires, Troyes, 1860, et L'Art de greffer, Paris, Masson, 1869 (ouvrages anciens, domaine public).
- Association nationale des Croqueurs de pommes, guides de détermination et calendrier des expositions pomologiques ; association locale des Croqueurs de pommes Aube Champagne Pays d'Othe dite Charles Baltet (Saint-André-les-Vergers).
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